La boulimie par ennui

Manger pour se désennuyer est surtout le fait des adolescents encore en cours d’études, des jeunes qui n’ont pas réussi à trouver un travail intéressant. Un adulte peut aussi faire épisodiquement une crise de boulimie dans des circonstances particulières de désoeuvrement : immobilisation pour fracture, éloignement de sa famille et de ses amis, stage sans intérêt, service militaire… La cigarette remplace, il est vrai, souvent les aliments.

Le cas le plus répandu est celui de la jeune fille qui n’a ni les soucis d’une mère de famille, ni les charges d’une maîtresse de maison ; elle vit dans un foyer, dans une chambre ou chez ses parents, mais en ce cas un peu comme à l’hôtel, car les parents sont absents toute la journée, ils ont leur propre vie. Le soir ils regardent la télévision. Les frères et les soeurs plus âgés, s’il y en a, ont déjà quitté le foyer parental, ils ont eux aussi leur propre vie. Les études ne sont pas passionnantes, coupées de fréquentes vacances qu’on ne sait pas toujours comment meubler. Pas de projet précis en vue d’un métier, ou un métier monotone, qui ne mobilise pas vraiment. On n’a pas d’amis, tout juste de vagues camarades, quelques flirts, qui ont tourné court, parfois une ébauche de liaison, qui s’est révélée décevante. Comment jalonner ces plages de vide ? La nourriture y crée des moments de « plein », même si ce plein n’est pas tellement satisfaisant. Elle permet de se lester pour mieux résister au vertige. On se sent au moins exister, c’est déjà ça.

Pour ces jeunes boulimiques, il nous semble qu’il vaut mieux ne pas centrer le problème sur la diététique, si ce n’est pour rappeler quelques principes de base. On n’a pas intérêt à focaliser leur attention sur le problème nourriture, mais au contraire leur faire comprendre que celui-ci se résoudra de lui-même, à mesure qu’elles seront polarisées vers quelque chose de plus attractif, de plus important.

L’accent doit être mis sur la nécessité de changer le mode de vie, et surtout de se créer des centres d’intérêt, des occasions de rencontres, des obligations, un emploi du temps à la fois bien rempli et stimulant.

Sans se substituer au désir du jeune boulimique, il faut favoriser l’émergence de ce désir et l’aider à s’engager dans un projet. Il faut savoir faire des suggestions, passer en revue l’éventail des possibilités selon les moyens, les horaires, le lieu de résidence : cela peut aller de la danse à la gymnastique, des randonnées à pied ou à bicyclette, du patinage à la natation, de la participation à une chorale à l’atelier de poterie ou de peinture sur soie.

Il faut persévérer, malgré les échecs, car toutes les expériences ne débouchent pas immédiatement sur une piste valable, et pendant toute cette période maintenir le lien, c’est-à-dire des rendez-vous à date fixe et pas trop espacés, pour constituer déjà une sorte de mise en route. Il est toutefois des circonstances où il faut aborder la diététique de front, avec énergie. Il s’agit des jeunes filles ou des jeunes femmes dont le surpoids est déjà assez important pour constituer en lui-même un frein à toute vie sportive, affective, sociale : la mauvaise image du corps s’interpose et bloque tout effort pour sortir de l’isolement, pas de sport, pas de maillot de bain ni de pantalons, pas de réunions avec les jeunes du même âge dont la boulimique redoute, non sans raison, le regard critique et les commentaires sans indulgence.

Il faut donc rompre le cercle vicieux, avant qu’il ne se soit solidifié : imposer trois mois, ou peut-être six, de régime sévère, en commençant s’il le faut par une hospitalisation ou une cure en milieu spécialisé (par exemple type Vittel ou Contrexéville). On abordera ensuite l’étape suivante avec le corps délesté d’une bonne partie des kilos en excédent.

On se trouve alors ramené au cas précédent. On ne peut que redire à quel point le contact doit être maintenu entre la patiente et le thérapeute, que ce dernier soit le médecin, le diététicien, le psychologue ou le kinésithérapeute.

La boulimique a tendance à vivre dans le présent, à ne tenir compte que de l’immédiat. Il vaudrait mieux deux rendez-vous de vingt minutes qu’un seul de quarante-cinq minutes chaque semaine. La semaine est, en tout cas, l’intervalle maximum à ne pas dépasser pendant cette période de mise en route.

On s’aperçoit qu’on est sur la bonne voie lorsque l’attitude et l’allure générale de la boulimique ont changé : quand elle s’ennuyait elle avait le geste lent, la voix mate, le regard éteint, la démarche traînante. Une fois bien insérée dans le milieu social, motivée par des projets qui sollicitent son attention, stimulée par la compétition, elle retrouve une vivacité dans le regard, la parole, le geste, la mimique, vivacité qui à elle seule est un bon indicateur de tendance. Souvent le poids se stabilise alors avec une diététique très libérale, en même temps que les crises de boulimie disparaissent, comme s’il se créait un nouvel équilibre biologique.

oui je veux guérir de la boulimie