La boulimie et ses relations avec l’anorexie mentale

L’anorexie mentale est en quelque sorte le contraire de la boulimie, puisque c’est le refus de manger. Ce n’est pas, comme le terme d’anorexie (privation d’appétit) pourrait le laisser croire, un manque d’appétit mais une lutte contre l’appétit.

L’anorexique a faim, surtout au début, mais la crainte de grossir est si grande qu’elle supplante la faim. Plus tard il est vrai, celle-ci disparaît et peut même faire place à une véritable aversion pour tous les aliments.

La restriction alimentaire poussée à l’excès entraîne un amaigrissement inquiétant, amaigrissement qui peut à la longue mettre la vie en danger. Cette marche délibérée vers la mort de la part de sujets le plus souvent intelligents, instruits, capables de raisonner, a quelque chose de déroutant et d’inquiétant.

Aussi l’anorexie mentale a-t-elle fait l’objet d’études beaucoup plus précoces et abondantes que la boulimie, d’autant plus que cette affection a beaucoup augmenté depuis une quinzaine d’années.

Bien que ces deux comportements soient opposés l’un à l’autre, il n’est pas rare de les voir alterner chez un même sujet, comme si le trouble ne pouvait que passer d’un extrême à l’autre, sans parvenir à trouver une position d’équilibre.

Comme le grand fumeur qui ne peut que s’arrêter de fumer, mais non restreindre sa consommation, comme le grand alcoolique dépendant, qui est obligé de devenir abstinent sous peine de rechuter, certains boulimiques préfèrent ne presque plus manger, et versent alors dans l’anorexie.

Ou bien ce sont des anorexiques qui font soudain des crises de boulimie. Mais à la différence des toxiques tels que le tabac, ou l’alcool, l’alimentation est indispensable à la vie ; aussi est-il capital de pouvoir contrôler l’apport nutritionnel, afin d’éviter aussi bien les excès que les carences.

Comment se présente l’anorexie mentale ?

Il s’agit, dans la grande majorité des cas, d’une jeune fille ou d’une jeune femme, qui restreint délibérément son alimentation, encore que cette restriction demeure quelque temps inaperçue.

En effet, l’anorexique ruse et cache son jeu, elle avance des prétextes : elle a trop mangé la veille, elle ne digère pas tels mets, elle a déjà pris son repas, etc.

Cettè restriction a pour cause une volonté de maigrir pour atteindre un degré de minceur souvent hors du commun (32 kilos pour 1,68 mètre par exemple !).

Effectivement, l’amaigrissement est important, 25 à 30 e/o du poids initial ou davantage, pouvant aller jusqu’à une véritable cachexie, amaigrissement dissimulé par d’amples pull-overs, mais bien visible sur les mains qui sont froides, violacées ; sur les poignets, les chevilles, les genoux, qui sont squelettiques, sur la peau qui se dessèche, se ride et se tend sur les pommettes.

Les règles disparaissent (aménorrhée) et cette disparition a parfois précédé l’amaigrissement.

Les bras sont couverts d’une pilosité due à la baisse du taux d’hormones féminisantes.

Les examens de laboratoire ne montrent que peu de signes, si ce n’est les modifications hormonales et sanguines conséquences de la dénutrition.

Celles-ci cèdent lorsque l’on obtient une reprise de l’alimentation.

L’anorexique ne veut pas reconnaître qu’elle est malade : elle se sent très bien, ce sont ses parents qui s’inquiètent et qui l’amènent à consulter un ou plusieurs médecins.

Pour sa part, elle estime qu’elle n’est pas trop maigre, juste bien, peut-être même encore trop grosse.

Elle est hyperactive, infatigable, paraît sereine, indifférente.

En fait, elle se rend compte que ses parents et l’ensemble de la constellation familiale sont perturbés, mis au défi et souffrent de son refus de s’alimenter normalement, mais c’est sa façon de s’opposer, de dire non.

Les anorexiques ont, en général, toujours été des enfants sages, dociles, travaillant bien en classe, souvent très intelligentes, avec d’excellents résultats scolaires.

Les anorexiques affichent souvent des prétentions à l’intellectualisme, avec du mépris pour les satisfactions du corps, pour la sexualité, toutes choses qui leur paraissent vulgaires.

Les parents de l’anorexique sont généralement très attentifs, s’occupent beaucoup de leur enfant, trop généralement, sans doute.

Leur rôle de parents semble polariser le plus clair de leur intérêt. « Ils sont plus parents qu’amants », dit la psychanalyste Christiane 011ivier. Le plus souvent c’est la mère qui est possessive et ne laisse à sa fille aucun espace de liberté où elle puisse acquérir une certaine autonomie, alors que le père est plutôt faible, absent physiquement ou moralement, c’est-à-dire communiquant peu avec sa fille.

Dans de telles conditions, le comportement alimentaire, cette bouche, ce ventre qu’on peut remplir ou laisser vide reste le seul domaine où l’opposition, le désir et le non-désir peuvent se manifester.

Avoir un corps asexué, ni désirant ni désirable, triompher de sa toute-puissance, dans un corps dématérialisé, mince, vide, dont l’image idéalisée soutient sa volonté, voilà le but inavoué de l’anorexique.

Malgré tout ce qu’on peut lui dire, elle ne se laisse pas convaincre ; elle argumente, discute, mais s’obstine à nier l’évidence, trouvant un certain plaisir à manipuler l’entourage.

Lorsque l’amaigrissement atteint un niveau d’alerte, le risque vital est grand, la mort par collapsus (insuffisance cardio-vasculaire) peut survenir brutalement. On est alors obligé d’hospitaliser la malade, de l’isoler, de la surveiller pour obtenir qu’elle s’alimente.

Cette hospitalisation permet de la séparer du milieu familial, donc de supprimer le scénario habituel. C’est aussi favoriser la sédation des conflits, ramener le calme nécessaire. C’est enfin faciliter la surveillance médicale, les contrôles de l’alimentation, du poids, des équilibres biologiques.

On procède par un subtil dosage de persuasion et de marchandage, pour obtenir l’accord de l’intéressée. Après avoir convenu du poids considéré comme souhaitable, on fixe les chiffres des paliers qui jalonneront les étapes jusqu’au retour à la vie normale : à tel poids, autorisation de se lever, de téléphoner, à tel poids, autorisation de recevoir des visites, parents exceptés, à tel poids, autorisation de se déplacer dans le service, ainsi de suite.

Chaque étape marque un pas vers la liberté. A l’inverse, un recul du poids entraîne un retour à l’étape précédente. Une psychothérapie est amorcée en même temps, qui doit être poursuivie après la sortie.

Cette méthode, appliquée dans des services où le personnel est expérimenté, donne presque toujours de bons résultats à court terme.

Malheureusement, une fois sortie de la clinique, ou de l’hôpital, l’anorexique a une telle peur du poids, de la graisse, que le moindre kilo repris contribue à la paniquer.

Elle cherche à le reperdre au plus vite, et au bout de quelques semaines ou quelques mois, tout est à recommencer.

Seule une psychothérapie, qui doit être de longue durée, peut aider l’anorexique à s’en sortir. Mais souvent elle se dérobe, interrompt sans préavis au bout de quelques séances, comme si elle avait peur de guérir.

Une thérapie familiale est également à envisager, car d’après Maria Selvini, citée par A. Haynal et W. Pasini, les familles des jeunes anorexiques seraient le terrain de conflits névrotiques qu’il faut tenter de dénouer ou du moins de détendre.

Certaines anorexies guérissent assez facilement, dès la première cure. On a même parfois l’impression, et Lassègue l’avait bien observé, que la malade n’attendait qu’une intervention pour sortir d’une situation qu’elle sentait inextricable.

D’autres cas sont plus rebelles, les rechutes remettent en cause les résultats obtenus.

Le Pr P.-B. Schneider, de Lausanne, estime que la moitié des cas d’anorexie s’améliorent, que 10 % restent stationnaires, que 5 à 6 % évoluent vers la mort.

Une récente étude de Venisse et collaborateurs indique que seulement 16 010 des anciennes anorexiques vont très bien, sans problèmes d’alimentation ni difficultés existentielles. 40 070 ont toujours des tendances anorexiques, ou quelquefois boulimiques. Elles ne se sentent pas bien, prennent des tranquillisants. Dans ce groupe, on trouve les cas qui ont débuté tardivement, après vingt-cinq ans, et dont le pronostic serait moins bon que celui des cas ayant débuté autour ou peu après la puberté. Le troisième groupe (45 070) comprend des cas de femmes qui conservent une aménorrhée, restent maigres, connaissent des épisodes boulimiques et surtout qui se sentent malheureuses, sans que cela les empêche d’avoir une vie socio-professionnelle à peu près normale.

oui je veux guérir de la boulimie