Évolution de la crise de boulimie

Après la crise

Dans l’immédiat, la crise est suivie d’une réaction d’autant plus forte que l’accès boulimique aura été plus intense : culpabilité, honte, dégoût, fureur contre soi : la boulimique est mal à l’aise physiquement et plus encore moralement, elle s’en veut, se jure de ne plus céder à l’impulsion, tout en sachant que les résolutions ne seront pas d’un grand secours lorsque le besoin de manger se fera à nouveau impérieux.

Pour trouver une issue à cette situation pénible, il n’est pas rare que la boulimique se fasse vomir, on l’a vu. Elle éprouve ainsi un soulagement en annulant l’effet des excès alimentaires, retrouvant en quelque sorte une virginité illusoire sans doute, mais tout de même apaisante.

A plus longue échéance

Première éventualité : Lorsque la boulimie est d’apparition récente, chez une jeune fille, lorsqu’elle survient à l’occasion d’un changement de vie, d’une rupture, d’une déception, elle peut très bien n’être que passagère et céder rapidement sous l’influence de facteurs favorables.

C’était par exemple le cas de S., obligée de quitter sa province natale, sa famille, ses amis, pour venir travailler à Paris. Son horaire de bureau terminé, elle regagne sa petite chambre, ce n’est pas bien gai, elle a le « mal du pays », elle a l’air un peu triste sous le sourire de commande, elle grossit, devient boulotte, parle vaguement de suivre un régime. Puis tout à coup on la voit fondre. En même temps son allure change : de résignée, elle devient allègre, conquérante. Interrogée sur les causes de cette transformation, elle répond avec un sourire triomphant : « Maintenant j’ai quelqu’un dans ma vie. »

Les cas de ce genre sont certainement nombreux, bien qu’il soit difficile de les chiffrer avec précision. Ils échappent aux statistiques, ne fréquentent pas les consultations, se font oublier. On peut d’ailleurs à peine les considérer comme pathologiques tant ils correspondent à une réaction banale. Disons qu’ils se situent à la frontière du normal et du pathologique : une légère inflexion dans un sens ou dans l’autre suffit à les faire passer dans l’un ou l’autre secteur.

Le remède est en tous cas à portée de la main : une vie plus stimulante, quelques encouragements, une prise de conscience du corps, quelques trucs faciles à mettre en pratique, un peu de sport, un emploi du temps bien rempli, une diététique raisonnable, le plaisir de pouvoir s’habiller comme les jeunes de son âge, et la partie peut être gagnée. Ce qui est certain c’est que, dans cette bataille, le conditionnement psychologique a plus d’importance que les contraintes diététiques.

On peut considérer que le résultat est bon lorsque les préoccupations liées à la nourriture ont cessé de s’imposer de façon envahissante, lorsque le poids se maintient à un niveau raisonnable, alors que l’humeur est stable, l’entrain conservé ou retrouvé, le dynamisme satisfaisant.

Deuxième éventualité : Lorsque la boulimie s’installe de façon durable, elle a des répercussions psychologiques, que très souvent d’ailleurs l’entourage ne perçoit pas. Il faut dire que ces boulimies sont volontiers clandestines et que les intéressées font leur possible pour les dissimuler, au moins partiellement, de même qu’elles n’avouent pas leur désarroi, leur angoisse, cette impression d’être seule à lutter et de ne pas arriver à s’en sortir.

Les boulimiques, surtout les jeunes, sont dépressives.

Dans les cas graves, les tentatives de suicide ne sont pas exceptionnelles : elles expriment aussi bien le sentiment d’impuissance qu’un appel à l’aide.

Effectivement la boulimique a besoin d’aide : celle-ci peut venir de divers côtés, et parfois de circonstances heureuses. Toutefois, lorsqu’on se trouve en présence d’une boulimie ancienne, rebelle, avec problèmes psychologiques, état dépressif, on ne peut pratiquement pas faire l’économie d’une étape qui sera une relation privilégiée du type mère-fille.

Dans cette relation, une femme, plus âgée en règle générale, en tout cas plus solide, plus expérimentée, va jouer vis-à-vis de la jeune boulimique un rôle quasi maternel, à la fois directif, et encourageant, avec une sympathie active, tonique, et même au besoin un peu bourrue (comme une friction au gant de crin).

Cette femme ne sera pas nécessairement le médecin, la psychothérapeute ; ce peut être une camarade de travail, une amie, une parente, une monitrice, etc.

Sans cette étape obligée, les efforts de la jeune fille ou de la jeune femme sont souvent, hélas ! voués à l’échec : elle voudrait sortir de son isolement, se sentir heureuse, mais elle est trop mécontente d’elle-même pour affronter les autres sans un masque ; elle se réfugie derrière un personnage factice ; les relations, faussées au départ, risquent de tourner court ou de décevoir. A nouveau la nourriture se présente comme l’ultime recours ; l’ersatz qui permet de tromper l’attente, de combler le manque.

Nous reviendrons, au chapitre du traitement, sur la nécessité de cette relation et sur les modalités qu’on peut lui trouver.

Troisième éventualité : L’histoire d’une boulimie n’est parfois qu’une longue suite de combats, de batailles gagnées ou perdues, de kilos pris, perdus, repris, d’alternances d’excès puis de privations, d’efforts héroïques suivis d’abandons.

La boulimique voudrait surtout ne pas être trop grosse, mais elle n’a nulle envie de renoncer définitivement à son comportement alimentaire.

Ses efforts sont limités dans le temps : quelques jours, au plus quelques semaines. Elle saute des repas, jeûne un jour ou deux, entreprend tel régime qu’elle aura entendu vanter, consulte un et même plusieurs médecins nutritionnistes, s’impose de temps à autre une cure surveillée. Grâce à quoi elle se maintient à un poids à peu près acceptable, en dents de scie.

Peut-être est-il sage dans certains cas de savoir se contenter de ces piètres résultats, si la santé n’en souffre pas trop, si le tonus général et l’humeur restent bons.

Ce régime accordéon n’est pourtant pas sans risques : dans ce domaine un excès dans un sens n’annule pas un excès dans l’autre.

A la longue, ce problème toujours renaissant devient décourageant, la boulimique abandonne la lutte et s’achemine doucement vers l’obésité.

Quatrième éventualité : Après ceux qui guérissent, ceux qui dépriment et ceux qui renoncent, il faut mentionner ceux qui changent de symptômes. Ils remplacent l’envie de manger par une autre envie, tout aussi impérieuse, différente, mais similaire. Autrement dit, ils changent d’intempérance, se remplissent d’autre chose que de nourriture. On voit des boulimiques devenir alcooliques, d’autres nymphomanes. Certaines étaient prises d’une frénésie d’achats vestimentaires, se ruinaient en colifichets et parures.

Parfois, le déplacement se fait (et c’est là un processus incontestablement beaucoup plus valable), vers l’exercice physique, vers une activité musculaire intensive, pratiquée avec une assiduité presque obsessionnelle. Ces sujets deviennent des maniaques de l’entraînement, des forcenés de la marche à pied, du jogging ou de la musculation.

C’est peut-être une façon de défouler leur agressivité, une autre manière de « se faire les dents ».

Cinquième éventualité : Parmi les transformations, les aménagements, les glissements qu’on peut observer au cours de l’évolution des boulimies, il faut citer l’anorexie mentale et les vomissements quotidiens.

Nous leur consacrons une rubrique spéciale à la fin de ce chapitre, car leur association à la boulimie est très fréquente.

Soit que l’anorexie prenne le relai de la boulimie, soit qu’elles alternent, soit que la guérison de l’anorexie laisse la place à la boulimie, on a l’impression d’un balancier qui oscille d’un pôle à l’autre sans trouver l’équilibre.

Pour les vomissements, ils sont parfois fortuits, au début, et provoqués par l’excès alimentaire ; mais très vite la boulimique y voit la solution facile et n’hésite pas à les provoquer. Dans ces cas d’association, la guérison est plus difficile, plus lente à obtenir que dans les cas de boulimie simple.

Ces divers types d’évolution mettent en évidence ce qu’il y a de fluctuant, de labile dans la personnalité des boulimiques.

Leur moi est insatisfait, avide, inquiet, fragile.

Le vrai problème de leur guérison n’est pas dans le contrôle de ce qu’ils ingèrent, mais dans la restauration d’un moi plus solide. Leur malaise n’est pas dû, comme les familles se plaisent à le croire, à la tristesse de ne pas être mince, ou du moins pas uniquement à cela.

Ce malaise est à l’origine de la boulimie, il en est la cause plus que la conséquence, c’est à lui qu’il convient de s’attaquer.

Pour y parvenir, il faut tenter d’en discerner les racines.

Aussi proposons-nous aux boulimiques un examen de personnalité fondé sur des tests projectifs et des entretiens.

On trouvera dans un prochain chapitre l’exposé des méthodes utilisées, les résultats qu’on peut en attendre, ainsi que l’éclairage qu’il apporte sur la personnalité des boulimiques.

oui je veux guérir de la boulimie