Description d’une crise de boulimie

Ce qui caractérise la boulimie, c’est l’aspect de « crise », de tension psychique insupportable qui ne trouve un soulagement, semble-t-il, que dans l’absorption de nourriture.

Certes, il y a bien des degrés et bien des modalités : pour certains, c’est un besoin quasi permanent de manger ; pour d’autres, les crises sont plus espacées. Parfois il suffit de manger un peu, d’autres fois la crise ne prend fin que lorsqu’il n’est plus possible de manger : manque de nourriture à portée de main, ou état de surcharge alimentaire confinant au malaise.

Il y a malgré ces différences des traits communs qu’on retrouve facilement :

L’angoisse : la tension psychique, la fixation de la pensée sur le fait de manger. La boulimique voudrait résister, mais plus elle se crispe dans ses tentatives de résistance, plus l’obsession se fait lancinante, jusqu’à ce qu’elle cède.

La solitude : la boulimique mange en cachette lorsqu’elle est seule, ou quasi seule ; elle le fait avec un sentiment de honte, comme si elle ressentait douloureusement son incapacité à résister à l’attrait de la nourriture.

Une malade me disait qu’elle vivait en « hystérique » tant qu’elle était en public (désir de plaire, de séduire, de nouer et d’entretenir des relations sociales où elle jouait un rôle qui la mettait en valeur) et en « boulimique » dès qu’elle se retrouvait seule chez elle le soir.

Une autre malade, divorcée, vivant seule avec son petit garçon, disait qu’elle se réveillait chaque nuit, vers minuit, et qu’elle se sentait alors obligée d’aller dans sa cuisine chercher dans le réfrigérateur de quoi manger. Après quoi seulement elle pouvait se rendormir.

On peut évidemment parler d’équivalent sexuel, c’est l’idée qui s’impose au premier abord, mais on notera que lorsqu’elle se trouvait en vacances chez des amis, c’est-à-dire lorsque ces possibilités de repas nocturnes lui étaient interdites par des impératifs sociaux de décence, de bonne tenue, elle dormait sans se réveiller.

La voracité : un fait signalé par tous les boulimiques est la précipitation avide avec laquelle ils se jettent sur la nourriture.

Au début, ils exercent un choix, mais au bout d’un certain temps tout leur est bon pour aller jusqu’à l’état de satiété.

Leurs préférences vont généralement aux aliments sucrés, gras, bourratifs, qui donnent plus que d’autres cette impression de satiété.

On ne peut manquer d’être frappé par la similitude entre le terme populaire « être bourré », pour dire être ivre, et le besoin de se sentir rempli, bourré, exempt de désirs.

On retrouve ici l’analogie avec l’alcoolisme et le terme de « toxicomanie sans drogue » qui a été appliqué par certains auteurs à la boulimie, comme nous l’avons signalé déjà.

Dans les deux cas, ce qu’on cherche c’est un état où l’on se suffit à soi-même. Le vide, le manque ont été colmatés. On est sans angoisse parce que sans désir.

La voracité du boulimique l’entraîne parfois à des comportements aberrants : mélange de nourritures peu appétissantes, manière sale de manger, parfois avec les doigts, à pleines mains, en plongeant dans les plats et les boîtes de conserve. Une boulimique courait les rues à 6 heures du matin cherchant quelque boutique ouverte, et là, dès qu’elle avait réussi à trouver quelque chose à manger, se jetait dessus sans prendre le temps de rentrer chez elle.

Si de tels comportements ne sont pas les plus fréquents, ils sont pourtant moins rares qu’on pourrait le penser avant d’avoir écouté les récits des boulimiques accablées et horrifiées par les excès auxquels elles pouvaient être entraînées.

La culpabilité et la honte : la crise prend fin, soit qu’il n’y ait plus rien à manger, soit le plus souvent parce que la sensation de rassasiement est telle qu’elle interdit toute bouchée supplémentaire de nourriture.

C’est là que la culpabilité va pouvoir se déployer tout à son aise. La honte d’avoir cédé à ses impulsions, le mépris d’elle-même, la pensée de la blessure narcissique infligée, de l’image du corps abîmé, enlaidi, le sentiment de son impuissance, en rage contre soi-même, tout cela aboutit à un état de désespoir.

C’est quelquefois le moment des bonnes résolutions, mais on sait d’avance qu’elles seront vite évaporées. C’est surtout le moment où la boulimique n’envisage plus d’autre solution qu’une destruction systématique d’elle-même, de ses rêves, de ses espoirs.

oui je veux guérir de la boulimie