La boulimie pour être plus fort

On mange aussi quelquefois tout simplement pour être gros, pour faire du volume, pour s’identifier à une image de force, image du père idéalisé, solide, protecteur.

Dans de très nombreux cas, la mère est faible, malheureuse, le père est absent, ou très dur. La boulimique ne veut pas ressembler à sa mère, qui ne donne pas une image féminine valable, mais à son père, pour au besoin le remplacer comme protecteur de la mère. Les images féminines sont dévalorisées au profit des images viriles : c’est la jeune fille en jean et baskets, vêtue d’un gros pull et d’un blouson, d’allure sportive et garçonnière. Ou bien c’est la femme décidée qui gère sa vie avec une grande liberté d’allure.

Faire ce qui paraît agréable, sans se soucier de l’opinion, est un privilège qu’elles revendiquent, mais au fond elles le paient en renonçant à une part d’elles-mêmes.

Une jeune femme vue à la consultation du service de nutrition de l’hôpital Saint-Michel, d’ailleurs jolie, portant allègrement, avec éclat, ses 80 et quelques kilos (elle aurait pu descendre d’une toile de Rubens), nous disait en riant : « Trouvez-moi une seule bonne raison pour me démontrer que je devrais perdre du poids. »

Derrière cette bravade, il ne fallait pas longtemps pour découvrir le manque de confiance en soi, l’inquiétude, une crainte venue de l’enfance (elle avait vu son père, qu’elle aimait, en difficulté devant des interlocuteurs méprisants et brutaux). Elle voulait donner aux autres et se donner à elle-même l’illusion de la force, elle protégeait les siens, prenait les décisions, agissait en chef de famille. Cette identification la gênait dans sa vie amoureuse où elle cherchait un rôle dominant qui la laissait seule avec son insécurité.

Pour les garçons, le schéma est symétrique. Ces jeunes boulimiques sont souvent élevés par une mère hyper-protectrice qui les comble de prévenances, cherchant à satisfaire leurs désirs ou, plus, à les devancer. Ils sont calmes, raffinés dans leurs goûts, attentifs à leur mise, au décor qui les entoure, soucieux de leurs aises. Ils semblent se satisfaire d’un corps féminisé par l’embonpoint, comme si cette apparence peu sexualisée les protégeait des problèmes oedipiens, autorisant ainsi la prolongation de la promiscuité maternelle.

S’intéresser au réfrigérateur plus qu’aux filles, n’est-ce pas une preuve d’une innocence encore enfantine ?

La mère y trouve son compte, inconsciemment, seules les préoccupations narcissiques peuvent les motiver et les pousser à contrôler leurs tendances boulimiques.

Manger pour se consoler

Il peut arriver que l’ingestion d’aliments, de préférence sucrés, soit utilisée comme consolation, après une déception, une contrariété.

La boulimie est alors une forme masquée de la dépression, ou un moyen de défense évoquant le bonbon, la friandise proposée autrefois à l’enfant en larmes.

Lorsque l’examen de personnalité, la clinique, l’interrogatoire confirment cette hypothèse, il ne faut s’attaquer à la boulimie qu’après avoir traité médicalement et psychologiquement la dépression.

Faute de quoi on risque une brusque décompensation, cela reviendrait à priver le patient d’une béquille sans la remplacer par autre chose.

Manger pour se venger

Mais, plus qu’une consolation, la boulimie est souvent une vengeance, une réaction à la frustration, c’est une sorte de revanche, comme si le sujet cherchait à compenser quelque chose qui lui a fait défaut, quelque chose auquel il estimait avoir droit, et dont il a été privé.

Aux premières questions, le consultant répond par un tableau idyllique : tout le monde est gentil, tout le monde s’entend bien, les parents sont de très bons parents (c’est d’ailleurs parfois le cas). Pourtant, en creusant un peu, on découvre vite la fêlure, souvent un événement ou une situation en soi tout à fait banal, mais que l’enfant a ressenti d’une manière particulière. Que ses souvenirs, ses plaintes, ses revendications correspondent ou non à une réalité objective n’est pas la question. Ce qui importe, ce sont les émotions, les réactions de l’enfant, la manière dont la réalité a été vécue et emmagasinée dans les souvenirs.

Peut-être l’enfant a-t-il été malade, ou bien lui préférait-on une sœur plus jolie, plus docile, plus brillante, un frère plus jeune. Ou bien c’est au cours de la scolarité qu’il s’est senti exclu, rejeté.

Parfois c’est la mère qui a été malade, ou surmenée, ou déprimée, peu disponible et peu sécurisante pour le bébé. Toujours est-il qu’il subsiste de ces souvenirs l’impression d’un manque, d’un vide à combler, vide qui se reforme constamment parce qu’on le remplit avec des ersatz. Ces boulimiques semblent d’une exigence démesurée, toujours insatisfaits,* toujours en quête de quelque chose de plus, de quelque chose d’autre. C’est le type du syndrome d’abandon ou des personnalités abandonniques.

Ces personnalités ont parfois un comportement hystéroïde, mais surtout dépressif, avec une note de revendication agressive. Elles appellent à l’aide, mais font souvent tout ce qu’il faut pour décourager, cette aide éventuelle. Elles se plaignent de manque d’affection, mais semblent incapables d’en recevoir autant que d’en donner, prenant bien souvent les devants pour provoquer le rejet qu’elles redoutent.

Quelquefois c’est le contraire, les parents, la mère, le père, souvent les deux ensemble, se montrent hyper-protecteurs. Leur vigilance inquiète ne laisse aucune possibilité à leurs enfants de prendre une relative autonomie, de trouver un espace où il pourrait agir librement. Ils surveillent l’alimentation, la santé, les horaires, ils choisissent les amis, conseillent les études, autorisent tel sport, telle distraction. Ils rencontrent les professeurs, ils sont toujours présents et, dans leur bonne volonté, sont inconscients de ce que leur amour possessif peut avoir d’étouffant. Pour un adolescent, en effet, comment échapper à une tyrannie aussi affectueuse, à un tel dévouement. Il ne saurait être question de faire de la peine à des parents si bons, si attentifs, si désireux du bonheur de leurs enfants.

Les tentatives de révolte, prélude obligé à une indépendance qu’il faut arracher, ne peuvent prendre une autre forme que celle de l’alimentation. Puisqu’on ne peut devenir adulte, on aura des réactions de bébé. Manger trop ou ne pas manger assez, cela reste innocent en apparence, pas trop dangereux, pas trop culpabilisant. Le lien mère-enfant est attaqué par le biais de la nourriture qui en reste le symbole.

L’emprise de la mère sur sa fille se traduit souvent par une crainte de l’homme et de la sexualité. La mère qui n’a pas été heureuse dans sa vie de femme, s’investit d’autant plus dans son rôle de mère et tend plus ou moins inconsciemment à faire passer sa fille directement de l’état de petite fille à celui de mère, en escamotant la période de féminité.

« Les hommes sont la source de déceptions, de chagrins, de blessures, l’amour est une chose effrayante, vulgaire, répugnante. »

Le seul rôle de l’homme sera de donner à son épouse un statut social, des enfants et les moyens de les élever ; sans voir la contradiction, la mère veille à ce que sa fille soit aussi séduisante que possible, surveille son poids, ses robes, ses coiffures, en même temps qu’elle la met en garde contre les pièges de l’amour.

Ces jeunes filles, très inhibées sexuellement et sentimentalement, sont souvent boulimiques par compensation. On assiste fréquemment à une sédation des crises boulimiques au moment du mariage et de la naissance du premier enfant, mais la boulimie tend à se manifester à nouveau dès qu’il y a quelques difficultés relationnelles avec l’entourage (problèmes conjugaux, mésentente avec la belle-famille, ‘par exemple).

Aussi peut-on dire qu’il y a dans la boulimie une agressivité impuissante. Celle-ci ne peut trouver d’issue dans l’activité, la compétition, la prise de décision ; elle est freinée au départ par les interdits parentaux, par la crainte de ne pas répondre à l’image idéale qu’attendent les parents.

La boulimique n’ose pas dire ce qu’elle veut, ni même sans doute se l’avouer, lorsque ses choix risquent de se trouver en désaccord avec ceux de ses parents (ou du parent qui a le plus d’importance dans son affection). Elle préfère s’enliser dans un morne désespoir, se détruire elle-même et punir ainsi ses parents, par contrecoup.

Dans tous les cas, la part de l’aide psychologique est indispensable. Il faut une personne extérieure à la famille, en dehors des conflits parentaux, à la fois bienveillante, neutre et stable, sur laquelle la boulimique puisse prendre appui. Le passage sera aménagé, facilité, entre l’accrochage à une sécurité trompeuse et la conquête d’une autonomie qui demande du temps.

Dans la boulimie, même si elle est tenace, un facteur joue un rôle favorable : le désir de guérir. Le boulimique est malheureux, la boulimique plus encore : ils demandent qu’on les aide à guérir.

Dans l’anorexie mentale, en revanche, on se heurte à une résistance, car l’anorexique ne veut pas guérir, même si elle affirme le contraire. Le triomphe sur le corps, sur le désir, la pensée de son corps mince, la victoire de l’ascétisme la fige dans son refus. Elle craint, si elle cède, de « retomber » dans l’esclavage du désir de manger, dans la vulgarité d’un corps trop gros. La sollicitude dont elle est l’objet, l’inquiétude de ses parents satisfont son agressivité inconsciente et son désir de puissance.

Ici aussi la psychothérapie est indispensable et doit être de longue durée, mais elle est rendue très délicate par l’absence de transfert, par la peur qu’éprouve l’anorexique d’être manipulée, de se trouver dans une situation de dépendance. D’où les ruptures, les tensions, les crises qui jalonnent les étapes d’un traitement où il faut beaucoup d’expérience.

oui je veux guérir de la boulimie